Le cut en J

Quelques-uns de nos appels préférés ont leur propre petit nom : le cut « ricain », le cut « en V », ou alors le légendaire cut banane.

Mais celui que je vois le plus souvent n’a pas l’habitude d’être nommé. Pourtant, il porte un petit nom bien connu dans d’autres contrées. Je parle du cut « en J ».

Le cut en J, c’est quoi ?

C’est un cut, le plus souvent utilisé en indoor, qui consiste à exploser vers l’avant pour ensuite dévier sur le côté. Avec les premiers pas, on gagne un mètre ou deux sur son défenseur, puis on tourne pour le garder derrière nous. En dessin, ça ressemble à ça :

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On en a tous fait à un moment ou un autre, parce que c’est ce qu’il y a de plus instinctif, de plus simple, voire même de plus sûr. A vitesse de déplacement égale, le défenseur n’a que peu de chances d’interception. C’est également bien utile dans des espaces réduits, tels que nos plus beaux gymnases de France.

Mais quand on ne sait faire que ça, ça devient vite un problème. Je vous épargnerai l’histoire détaillée de la fois ou je suis allé aux championnats du monde des clubs pour voir les attaquants de mon équipe enchaîner les cuts en J et les ponctuer d’un hammer dans l’herbe. Mais croyez-moi, c’était une des expériences les plus frustrantes de ma vie. Voici quelques raisons de limiter l’utilisation du cut en J.

Premièrement, le cut en J ne fait gagner que peu de terrain. Vu qu’il s’effectue uniquement en direction du disque, on n’a pas créé de menace ou d’espace au préalable, comme le fait un bon cut dit « ricain ». Par extension, plus le défenseur est vif, plus on doit forcer vers l’avant pour « passer l’épaule » et entamer la partie courbe de son J. On gagne donc moins on gagne de terrain, et on se retrouve vite avec des gains de 5-10 mètres par cut. Ce n’est presque rien, et un handler aurait très bien pu produire un gain de terrain similaire avec un cut long de ligne. Il aurait en plus bénéficié d’une position de puissance pour lancer une longue, ou dumoins menacer de le faire.

Deuxièmement, le cut en J, c’est un peu l’uranium d’une attaque : quand on doit passer au recyclage, ça tourne vite au cauchemar. Après un cut raté, l’espace juste devant le porteur est totalement bouché. Le côté ouvert mérite d’être oublié, et il y a un peu trop de corps qui traînent pour breaker en toute confiance. Un marqueur malin identifiera cette situation, et n’hésitera pas à ouvrir un peu sa marque pour bloquer le dump. Si jamais le handler de soutien souhaite s’aventurer devant, il s’expose à tout plein de belles choses, les plus appétissantes étant le poach venant du défenseur de notre cutteur en J, ou alors une petite collision si ce défenseur est un peu trop téméraire. Sans vraie menace devant, difficile de trouver une bonne solution derrière. On peut toujours donner une deuxième chance au receveur qui a semé le souk côté ouvert avec son cut, mais sa seule vraie solution, c’est un appel droit vers le fond, où la passe est extrêmement difficile et les défenseurs vifs légion. Il ne reste plus qu’à mettre un sarcophage en béton sur notre attaque, et espérer qu’il ne s’effondrera pas trop vite.

Autre inconvénient du cut en J : ça ne fonctionne que côté ouvert. A force de les proposer en série, vous vous retrouverez rapidement collé contre la ligne de touche forcée, et il y a de grandes chances que vous y restiez. Les insides sont bien plus compliqués à exécuter quand le disque est excentré, et à moins d’avoir un jeu de dump swing bien efficace, ça commence à sentir le gaz. Vous pourrez toujours tenter le hammer, mais comme chacun le sait, ce n’est pas vraiment une passe hyper fiable, surtout en outdoor.

Dernièrement, les cuts en J sont tout simplement usants pour l’attaquant. Ce sont essentiellement des passages en force, contre un défenseur stable et réactif. Une course de 10-15 mètres où votre seul avantage est de savoir quand va résonner le son du pistolet marquant le début du sprint. Vous n’utilisez pas les autres armes à votre disposition, notamment l’élan et le déséquilibre de votre vis-à-vis (un sujet qui mérite un article à lui tout seul). En utilisant juste de la force brute, on s’expose plus rapidement à la fatigue. Il devient de plus en plus difficile de montrer l’initiative nécessaire à l’animation du jeu. Mais plus important encore, on s’expose à la meilleure copine de la fatigue : la prise de décision douteuse. Vous savez, quand votre tête dit « non » mais le bras dit « OUIIIIII ! »…

Mais comme on l’a vu plus tôt, le cut en J n’a pas que du mauvais. Il apprend à accélérer franchement et passer l’épaule devant son défenseur, deux compétences essentielles pour tout attaquant. Les meilleurs font même un art du simple fait de garder leur défenseur « sur leur dos » : en adaptant leur angle de course de quelques degrés par rapport au vol du disque, ils empêchent totalement le défenseur d’intervenir de façon légale.

Si seulement il était possible d’intégrer ce cut dans un système de jeu plus large et plus raisonnable en termes de fondamentaux offensifs…

Ah j’ai une idée ! Si on faisait un appel vers le fond avant ?

Voyons voir en dessin si ça marche (le même défenseur est représenté à deux moments clés de l’appel, le départ et le demi-tour) :

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Principal avantage de ce premier mouvement vers le fond : on déstabilise le défenseur, et on mobilise son élan dans la direction opposée à celle qu’on souhaite emprunter par la suite. Bref, on sème les graines d’un beau contrepied. Seule condition : que ce premier mouvement soit viable offensivement. Si le lanceur n’a pas une portée suffisante, ou que l’attaquant n’a ni avantage de vitesse ni de taille, le vis-à-vis de ce dernier sera tenté de ne pas le suivre, ou alors avec peu d’élan.

Vient maintenant le moment du demi-tour. Problème : notre défenseur nous attend de pied ferme dans la direction même qu’on souhaite emprunter.

Le vrai problème dans cette situation est qu’on a l’habitude d’avoir affaire à défenseurs arrêtés. Dans notre réalité où le cut en J est roi et tous nos cuts sont initiés à partir d’une situation totalement statique, tous les défenseurs sont stables et prêts à réagir.  Or, si l’appel préliminaire a bien été effectué, notre défenseur n’est ni stable, ni prêt à réagir. La course qui se prépare n’est pas du tout équitable : on est sur le point d’entamer un 25 mètres contre un adversaire qui a les désavantages de commencer de dos, et avec un élan contraire à celui de la course.

Vous imaginez si Usain Bolt devait remonter les 10 premiers mètres de la piste avant la course, et que cette dernière commençait dès qu’il touchait la ligne de départ ? Le temps de décélérer, faire son demi-tour, et accélérer dans l’autre sens, il ne pointerait pas vers le ciel en fin de course, je vous le garantis. A l’ultimate ça va moins vite, mais ce n’est pas bien différent. Si vous arrivez à convaincre votre vis-à-vis que vous constituez une menace en profondeur, le résultat du contre-appel est couru d’avance, avec une condition de réussite : de bien dépasser son vis-à-vis.

C’est là que l’expérience du cut en J va valoir son pesant d’or : en prenant bien l’intérieur sur son défenseur (en le dépassant du côté du stack, cf. schéma ci-dessus), on peut s’assurer qu’il restera sur notre dos tout au long de la course qui suivra. Les équipes les mieux rodées sauront même enclencher cette passe avant que le receveur ait terminé son demi-tour : si le défenseur est bien déstabilisé, il ne disposera pas de la puissance nécessaire pour combler son élan inverse et aller défendre le disque. Il se tournera juste à temps pour voir son contrat du jour lui chiper le disque sous le nez, et gagner une bonne vingtaine de mètres dans l’opération. Si c’est bien effectué, votre avance vous dispensera même de la « courbe du J », qui vous enferme contre la ligne. Plus de terrain gagné vers la zone d’en-but, et moins de terrain concédé face à la force.

Vous verrez aussi que c’est la meilleure façon de gagner du terrain face à un défenseur qui a un léger avantage de taille ou de vitesse sur vous. Dans ce cas, profitez de l’initiative liée à l’attaque pour l’induire en erreur, et si la passe est bien synchronisée, vous pourrez rapidement combler votre déficit physique grâce à votre savoir. Je crois que certains appellent ça l’expérience.

Si vous maîtrisez déjà ce cut en J, essayez donc de le combiner à un mouvement en plusieurs étapes. Vous verrez que vous avez déjà à votre disposition un fabuleux geste de finition pour achever la construction d’un bel appel.

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