Entraînement difficile, guerre facile?

Le printemps surgit. Fini les gym-nases, on est de retour sur les belles pelouses du parc du coin. Soudain, on le voit au loin. On reconnait à peine sa silhouette, mais on se réjouit déjà de son arrivée. C’est le même que d’habitude, mais avec un petit quelque chose en plus.

Aujourd’hui, il est plus drôle, plus intelligent, plus beau. Son temps sur 40 mètres a diminué de 4 secondes, sa détente sèche a doublé. Il lance à présent des high-release inside break backhand hucks et des double helix full-field hammers comme personne d’autre sur cette planète. Il se chuchote même qu’il est capable d’organiser un tournoi de 32 équipes à lui tout seul en 3 semaines, et qu’il trouverait moyen de proposer un open bar le samedi soir.

Il est parmi nous, dans toute sa gloire : le 14e joueur.

C’est lui qui nous donnera du sens à cet entraînement, un entraînement qui se terminera forcément par un match (comment pourrait-il en être autrement !). C’est lui qui nous permettra de jouer à 7 contre 7, de vivre l’ultimate, le vrai.

Sauf que sans le savoir, il est peut-être en train de nuire aux performances de votre équipe lors des prochains championnats.

J’imagine votre réaction, qui doit ressembler à quelque chose du genre de « WTF ? C’est quoi ce raccourci à deux balles ? ». Mais donnez-moi quelques minutes, je vais m’expliquer.

Tous ceux qui aiment l’ultimate préfèrent jouer en 7 contre 7. Il faut dire que le nombre est bien adapté aux espaces, et je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui regrettait de ne pas jouer à 6 ou 8 sur un terrain de 100 mètres de long et de 38 de large. Jouer à 7, ça ouvre des tas de possibilités : lancer loin (au diable la précision !) ou appliquer la toute nouvelle tactique défensive qu’on a brigué sur son blog d’ultimate francophone préféré. Et plus simplement, c’est une des meilleures manières de se préparer à la compétition, qui elle est plutôt inflexible sur le nombre de joueurs impliqués.

Car c’est bien le but de tout entraînement : se préparer à la compétition, de préférence en se rapprochant autant que possible des conditions de match. On pourra ainsi s’acclimater aux situations auxquelles on risque de faire face, pour pouvoir y réagir de façon rapide et juste. Vu sous cet angle, jouer à 7 contre 7 paraît être une évidence.

Mais derrière ce paramètre s’en cache un autre. Si on joue à 7 contre 7 avec 14 personnes à l’entraînement, on joue sans remplaçants. Et ça, pour beaucoup d’équipes, ça ne ressemble pas du tout aux conditions de compétition.

Il y a certes des cas particuliers : des équipes nouvelles qui se développent tout récemment, et qui font leur compétition outdoor à 9. Si cette description vous concerne vous et/ou vos adversaires, ne changez rien. Pour les autres, vous êtes en train de vous entraîner dans le vent, et sans doute en train de créer de mauvaises habitudes qui nuisent au développement de votre équipe.

J’ai d’abord remarqué ce virus à un entraînement l’été dernier. On était 10, et on a naturellement décidé de jouer à 5 contre 5. On a joué sur une aire de la taille d’un terrain de plage, et tout le monde était content. Pendant 15 minutes. Au bout de celles-ci, il devenait évident que le jeu avait perdu tout son intérêt : la performance des défenseurs avait chuté en moins d’un quart d’heure, et attaquer se résumait à jouer contre des plots.

Ca s’explique par le fait qu’à l’ultimate, plus le niveau de jeu augmente, moins on fait appel à l’endurance. Surprenant ? Pourtant ça part d’un constat plutôt simple : plus le niveau est élevé, moins il y a de changements de possession. Moins ils y a de changements de possession, plus courts sont les points, et moins on fait appel à l’endurance.

Mais je pense également que la réciproque est vraie : moins on fait appel à l’endurance, plus le niveau de jeu augmente.

Reprenons nos 14 joueurs, et proposons-leur plutôt un 5 contre 5, voire même un 4 contre 4 si on veut pousser le vice. Les joueurs sur la touche peuvent être remplaçants, ou former une troisième équipe, selon le cas.

Il est évident que des joueurs qui participeront à deux fois moins de points qu’à l’habitude courront moins sur la durée d’un entraînement. Ceci pourra leur permettre de courir de développer leur effort de façon plus intense. Ce petit changement aura un effet cascade sur tous les compartiments du jeu : défenses plus serrées, lancers plus difficiles à exécuter, attaquants sous pression… une liste non-exhaustive, et autant de situations qui rapprochent vos coéquipiers de situations de match réelles.

L’adaptation à ces changements peut être difficile au début. Quand on n’a pas l’habitude de jouer sous pression, il y aura un temps d’adaptation plus ou moins compressible. Mais je pense qu’il est préférable d’opérer cette acclimatation à l’entraînement plutôt que le jour de la compétition.

En jouant sans remplaçants, vous ne ratez pas seulement une piste de progression facile à mettre en place : vous nuisez au développement des joueurs et vous les encroûtez à leur niveau actuel ! Car jouer sans remplaçants provoque les effets inverses de ceux cités dans le paragraphe précédent : défenses paresseuses, lancers facilement exécutés, attaquants sans pression extérieure… A force de répéter ces situations, on s’y habitue : on devient incapable de défendre avec intensité, d’effectuer un pied pivot plus ample, ou de faire appel à sa « carapace mentale » dans les moments importants. J’ai utilisé ces exemples, mais il en existe des dizaines d’autres qui sont susceptibles d’empoisonner votre équipe de façon hebdomadaire.

J’espère vous avoir convaincu sur ce point, mais cela nous laisse simplement avec un grand problème à résoudre : comment simuler les conditions de compétition, que ce soit dans le niveau d’intensité ET le déploiement tactique et stratégique ?

Une première solution consisterait à alterner selon les entraînements : parfois, on joue sans remplaçants, d’autres fois avec en réduisant la taille des équipes. C’est une solution facile, et comme la plupart des solutions faciles, elle est un peu batarde.

Une autre solution : altérer les paramètres de jeu en petit groupe, afin de développer des compétences que l’on pourra utiliser à 7 contre 7. C’est une solution utilisée par deux petits jeux que je vais vous présenter.

Tout d’abord, il y à la « box », ce grand classique de l’entraînement dépeuplé, où le terrain est infini et la zone d’en-but un petit carré d’un mètre de côté. On lance, on bouge, on travaille la vitesse de transmission. Mais par pitié, si vous souhaitez que le jeu reste intéressant, utilisez plusieurs zones d’en but. Souvent, on joue à la « box » avec un seul carré, et il devient facile pour un défenseur unique de bloquer toute initiative adverse, tout en s’entraînant à la paresse défensive. Mettez-en deux ou trois, et l’initiative devient nettement plus complexe : un défenseur qui campe sur une zone mènera à un surnombre ailleurs (et il devra défendre de façon honnête s’il souhaite éviter que les adversaires marquent de points), et on introduit la notion de profondeur, essentielle en 7 contre 7.

Autre beau petit sport (et de loin mon préféré) : le mini-ultimate. Ca ressemble un peu plus à la version grandeur nature, mais avec un certain nombre de règles supplémentaires. Le résultat ? Un jeu qui va VITEVITEVITE, où mobilité, vivacité et justesse d’exécution et de jugement sont essentielles pour gagner. Une description qui devrait étrangement vous rappeler quelque chose…

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Pour résumer en quelques points ;

  • A l’entraînement, prenez en compte le nombre de remplaçants et le temps de repos que vous aurez à votre disposition en compétition, et essayez de vous en rapprocher autant que possible
  • L’endurance est peut-être moins importante en N1 qu’en N3, mais elle reste essentielle : quel que soit le niveau, on n’est jamais à l’abri d’un point qui dure ! Plus important encore, au vu du nombre de matchs dans un weekend, il vaut mieux que le corps soit préparé à fournir un effort dans la durée.
  • Quand on est 9 à l’entraînement, mieux vaut faire trois équipes de mini plutôt qu’un 4 contre 4 !

Comme on dit, entraînement difficile, guerre facile… à condition que l’entraînement ressemble à la guerre en question !

Connaissez-vous d’autres exercices ludiques qui répliquent des situations de jeu, et qui nécessitent la participation de peu de joueurs ? Postez-les dans les commentaires, ou envoyez-les à la.meute.contact@gmail.com pour compléter cet article !

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3 réflexions au sujet de « Entraînement difficile, guerre facile? »

  1. Il y a de nombreuses version de la box. Tu peux ajouter le mode box contact qui va dans le sens de ton propos sur la guerre facile. Tu permets aux défenseurs de mettre des impacts, de toucher le disque dans les mains du lanceur, … Il n’en sera que plus à l’aise sous pression en match.
    Tu as aussi la possibilité de modifier les règles. Tu peux par exemple rajouter des plots à toucher. Si l’attaquant touche le plot disque en main c’est -1pour l’équipe d’en face.
    Autre variante pour ce que tu appelles le mini ultimate, c’est de faire 2 équipes avec des remplaçants et de créer une porte qui te permet de faire des échanges en live ( comme au hand ou au hockey).

    Comme autre exercice, le classique attaque-défense se rapproche bien des conditions de match.

  2. Voici l’analyse d’un néophyte de l’ultimate (ancien footeux…)
    Même si j’adhère à la réflexion je pense qu’elle doit être liée à l’effet recherché, à l’objectif.
    Selon moi il n’y a donc pas UNE solution miracle.
    En me basant sur mon vécu de débutant j’ai ressenti beaucoup de frustration à attendre mon tour sur le bord du terrain, je pense qu’à ce moment là il est prioritaire de « bouffer » du disque et donc de limiter le nombre de remplaçants. D’autant plus que les points étant très longs il m’est arrivé de me retrouver sur le côté pendant une éternité… ou, au contraire d’être carbonisé sur le terrain (je vous laisse deviner la qualité de passe et de catch). Le coach a parfois eu la lucidité d’autoriser les remplacements en cours de point…ouf!!
    En fait je me contredis un peu finalement…
    A un niveau supérieur la qualité de jeu me semble en effet importante à privilégier et les remplacements sont en cela très utiles.
    Voilà de quoi occuper ceux ou celles qui ont la responsabilité des entraînements…
    Bon courage!!!

  3. Bonjour
    Si je suis ton raisonnement sur « plus le niveau de jeu augmente, moins on fait appel à l’endurance » il est inutile pour ce sport de travailler son endurance.
    Fini donc les préparations estivales à base de séance de running d’endurance et de VMA ?
    Un travail d’explosivité sur des sprints de 20-40m suffit amplement pour préparer une séance…

    Merci !!

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