L’apologie de l’outside – Partie II

Cet article fait partie d’un diptyque intitulé « L’apologie de l’outside ».

Si vous avez raté la première partie, elle est disponible ici

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Un ex-coéquipier à moi a toujours maintenu, malgré mes nombreuses et insistantes explications, qu’une longue passe devait être plate et rectiligne. Cher ami, je te dédicace cette histoire, qui m’a prouvé une bonne fois pour toutes que tu as tort.

Mode Père Castor : activé.

C’était en 2009 au gigantesque tournoi mixte de Potlatch à Seattle, où je jouais avec une équipe d’ami(e)s de mon université. On avait une équipe plutôt blindée, mais certainement pas d’élite. Et tôt le dimanche après-midi, on se frotte à une équipe de San Francisco qui faisait partie du top-10 américain. Je me retrouve en défense contre un mec que j’avais déjà vu dans les vidéos Ultivillage, donc je redouble de concentration. Pensant avoir un léger avantage de taille et de vitesse (il était plus agé), je me permets de le défendre « devant » : je le serre à la hanche, mais je le lui laisse un chemin libre vers la zone, confiant que je pourrai dissuader le lanceur, ou intercepter si besoin.

Plus tard dans la possession, il accélère vers le fond, et malgré une couverture sérieuse de ma part, ce qui devait arriver arriva. Devinant alors qu’il va y avoir du sport, je reste tranquille.

La passe est bonne mais un peu courbe, ce qui me laisse le temps de revenir épaule à épaule. On saute en même temps, on atteint quasi-exactement la même hauteur (encore une preuve qu’un avantage de taille ne fait pas tout). Le disque passe une poignée de centimètres au-dessus de ma main étendue, et va se loger confortablement dans la sienne.

Voici un schéma illustrant les détails de cette tragédie, à plus grande échelle

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Le chemin de l’attaquant, représenté par le trait vert, est plus court que celui du défenseur (rouge). Vas-y, mesure avec tes doigts si tu ne me crois pas. Alors ? Je te l’avais dit !

On a souvent tendance à prendre en compte l’avantage de profondeur quand on lance une longue, mais on oublie souvent de calculer l’avantage latéral. Sur le schéma précédent, malgré un retard de profondeur, l’attaquant est plus proche du point de chute que le défenseur, grâce à un avantage latéral certes un peu irréaliste. Mais un petit avantage latéral, même sans avantage de profondeur, peut donner lieu à une longue inatteignable par le défenseur et attrapée confortablement par l’attaquant. Et si ce dernier a un avantage en profondeur ET en latéral? C’est simple :

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La passe de choix pour ce genre de situation ? Vous l’aurez deviné : un bel outside avec un point de chute côté fermé.

Pourquoi côté fermé ? Pour vous expliquer, je vais devoir utiliser de la géométrie de niveau 4e. Je me devais de vous prévenir. C’est ok? Bon, alors on y va.

Il est souvent utile, quelle que soit la situation, de tracer mentalement une demi-droite partant du défenseur et passant par l’attaquant, afin de trouver l’axe de passe où l’avantage de l’attaquant sera le plus facile à préserver. Si cet axe passe parfois côté ouvert quand un défenseur est vraiment à la masse, vous trouverez qu’il s’oriente généralement côté fermé. Et si un défenseur a pris un pas de retard, il pointe droit vers le « coin opposé », l’extrémité lointaine du côté fermé. Si vous arrivez à l’atteindre, c’est donc le lieu de réception où votre cible du jour aura le moins d’interférence défensive pour attraper sa passe.

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Autre avantage de la courbe outside : elle rend la prise d’informations extrêmement difficile pour le défenseur.

Imaginez : vous courrez vers le fond du terrain, pourchassant votre attaquant parti sur les chapeaux de roues. La passe part, un beau revers de droitier courbé à souhait. Vous courez droit vers le fond, rattrapez votre retard. Vous avez pris la position entre le disque et votre défenseur. Ce dernier est sur votre droite, le disque arrive à gauche.

La tension est haute, et sentant la présence de votre vis-à-vis dans votre dos, vous sautez vers le disque, confiant. Ce dernier passe bien au-dessus de votre main. Votre vis-à-vis, qui a tout vu venir, a même eu le temps de faire un pas de côté et de finir sa course en trottinant, avant d’attraper le disque à deux mains au niveau des hanches. Trop easy, et so frustrant.

Dans le jargon, on dit que vous vous êtes fait « happer » par le disque. Parfois, l’attaquant se fait même happer avec vous, mais c’est rare, car il a un avantage que vous n’avez pas : celui d’avoir tous les éléments de jeu dans son champ de vision. La théorie défensive à appliquer dans cette situation ?

a)      Une fois la passe partie, recoller autant que possible son vis-à-vis (et donc baisser la tête en début de course pour une bonne prise de vitesse)

b)      Tourner la tête pour scruter le disque

c)       Calculer la trajectoire et le point de chute (grossièrement déductible à partir de la vitesse du disque, sa vitesse de rotation, son angle de vol, l’intensité du vent…)

d)      Quitter le disque du regard. Plus besoin de le regarder, on a tout calculé

e)      Recoller le défenseur et prendre les informations utiles le concernant (position, détente, explosivité, âge, taille, couleur des yeux, mensurations)

f)       Sauter au moment où vous avez une chance de croiser le chemin du disque (que vous n’avez pas regardé pendant deux secondes) avant le receveur, et tenter de toucher le disque au plus près de la main étendue de l’attaquant (sans la toucher, bien entendu)

Vous l’aurez compris : c’est d’une complexité incroyable. Les fois où j’ai réussi cet enchaînement correctement se comptent sur les doigts d’une main. Nombre de défenses, avec une technique aussi raffinée ? Une seule. Et encore, la passe était mauvaise. Les autres fois, ça s’est fini comme l’histoire ci-dessus. Malgré tout, ça reste la meilleure technique face à un lancer courbé au-dessus de votre tête : réagir principalement aux agissements de l’attaquant, et non pas au vol du disque.

Le problème étant de prendre deux informations en même temps, certains opterons pour une solution moins fine, mais peut-être plus efficace : regarder le disque tout au long de l’action, et laisser traîner une main sur son vis-à-vis. C’est malin, puisque ça permet de situer dans l’espace nos deux points d’intérêt et de réagir en conséquence. Mais ça ne sera pas du goût de tous, et même au plus haut niveau, ça pourra déplaire si la main est trop lourde.

Dernier facteur aggravant pour le défenseur : le disque lancé outside avec une forte rotation verra sa courbe s’accentuer une fois que sa vitesse diminuera, en fin de course. Bien ajusté, ce geste peut donner au disque un effet similaire à celui d’un coup « lifté » au tennis : une trajectoire rectiligne aux premiers abords, puis qui chute violemment en fin de parcours. Si vous arrivez, comme notre ami de San Francisco, à faire en sorte que le disque chute au bon moment, votre lancer deviendra totalement imparable.

J’espère juste que vous receveurs sont solides.

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2 réflexions au sujet de « L’apologie de l’outside – Partie II »

  1. Vraivrai !

    Pareil, toujours dans une optique d’application en entraînement, la phrase qui va bien :  » En défense, saute uniquement quand tu sais que TOI tu peux toucher le disc ». Vrai, oui, mais pas que, parfois, simplement empêcher son adversaire d’avoir le disc, ou en tout cas d’avoir une lecture potable sur le disc, ca suffit !

    Je ne sais pas néanmoins s’il s’agit réellement d’une apologie de l’outside ici ! On arrive à avoir ce même genre de courbe sur des insides qui reviennent outside en fin de course (ou alors je me trompe ?). Dans ce cas on est dans le même cas que celui présenté. Pour résumer, l’important c’est de réaliser une courbe qui rencontre la course de l’attaquant, et pas celle du défenseur. Non ?

    Du coup, QUID des entraînements où l’on lance exprès des disc illisibles, moches, tout penchés et qui terminent sans rotation ? >>> Créer cette lecture en adaptation et en dualité : je ne suis jamais seul sous un disc !

  2. Merci pour ce commentaire, et les autres!

    Effectivement, tu as raison de dire qu’un inside qui finit en outside fait bien l’affaire! Si on veut lancer loin, il faut bien mettre un peu d’inside au départ! L’essentiel est qu’il ne finisse pas sa course en inside, ce qui serait du pain béni pour le défenseur…

    Après, si on a le bras pour, je pense que ça peut avoir son avantage d’opter pour l’outside sur toute la longueur du lancer, puisque le disque lobera le défenseur plus tôt dans sa course. Attention au vent, en revanche!

    Et pour finir, je n’ai jamais été fan des exercices comprenant des lancers moches. Les receveurs y seront rarement confrontés, et les lanceurs prennent de mauvaises habitudes (manque de rigueur, mémoire musculaire, etc.). C’est un extrême, et il faut le travailler si on a des chances de croiser ces lancers, et qu’on a travaillé tout le reste avant.

    Je pense qu’un exercice où on tenterait de lire des passes plus conventionnelles qui auraient juste un peu trop flotté se rapproche davantage de situations de match courantes. On garde les courses, on garde les courbes, et on laisse juste le disque en l’air un peu plus longtemps. Mais là encore, le problème des mauvaises habitudes de lancers se pose toujours!

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